Mythologie Grecque

 

Caverne

Archétype de la matrice maternelle, la caverne figure dans les mythes d'origine, de renaissance et d'initiation de nombreux peuples.

Sous le terme générique de caverne, nous comprenons également les grottes et les antres, bien qu'il n'y ait pas synonymie parfaite entre ces mots. Nous entendons par-là un lieu souterrain ou rupestre, au sommet voûté, plus ou moins enfoncé dans la terre ou la montagne, plus ou moins obscur ; l'antre serait comme une caverne plus sombre et plus profonde, tout à l'arrière d'une infractuosité, sans ouverture directe sur le jour ; mais nous excluons la tanière, repaire de bêtes fauves ou de brigands, dont la signification n'est plus qu'une corruption du symbole.

Dans les traditions initiatiques grecques, l'antre représente le monde. La caverne par laquelle Cérès était descendue aux Enfers cherchant sa fille a été appelée le monde (Servius, sur les Bucoliques). Pour Platon, ce monde est un lieu d'ignorance, de souffrance et de punition, où les âmes humaines sont enfermées et enchaînées par les dieux comme dans une caverne.

Représente-toi donc des hommes, dit Platon, dans La République en décrivant son fameux mythe, qui vivent dans une sorte de demeure souterraine en forme de caverne possédant, tout le long de la façade, une entrée qui s'ouvre largement du côté du jour ; à l'intérieur de cette demeure ils sont, depuis leur enfance, enchaînés par les jambes et par le cou, en sorte qu'ils restent à la même place, ne voient que ce qui est en avant d'eux, incapables d'autre part, en raison de la chaîne qui tient leur tête, de tourner celle-ci circulairement. Quant à la lumière, elle leur vient d'un feu qui brûle en arrière d'eux, vers le haut et loin.

Telle est la situation des hommes ici-bas, pour Platon. La caverne est l'image de ce monde. La lumière indirecte qui éclaire ses parois vient d'un soleil invisible ; mais elle indique la route que l'âme doit suivre pour trouver le bien et le vrai : la montée vers le haut et la contemplation de ce qu'il y a en haut représentent la route de l'âme pour monter vers le lieu intelligible. Le symbolisme de la caverne, dans Platon, comporte donc une signification, non seulement cosmique mais également éthique ou morale. La caverne et ses spectacles d'ombres ou de marionnettes représentent ce monde d'apparences agitées, d'où l'âme doit sortir pour contempler le vrai monde des réalités, celui des Idées.

Selon une opinion plus mystique, c'est Dionysos qui est à la fois le gardien de l'antre et celui qui libère le prisonnier en brisant ses chaînes : comme l'initié est un Dionysos, c'est en réalité lui-même qui se maintient en prison d'abord, et lui-même qui se libère enfin ; c'est-à-dire, comme l'ont vu Platon et Pythagore, l'âme est tenue prisonnière par ses passions et libérée par le Nous, c'est-à-dire par la pensée.

On le voit, toute la tradition grecque relie étroitement le symbolisme métaphysique et le symbolisme moral : la construction d'un moi harmonieux se fait à l'image d'un cosmos harmonieux

Mais, face à cette interprétation, se dresse l'autre aspect symbolique de la Caverne, l 'aspect le plus tragique. L'antre, cavité sombre, région souterraine aux limites invisibles, abîme redoutable, qu'habitent et d'où surgissent les monstres, est un symbole de l'inconscient et de ses dangers, souvent inattendus. L'antre de Trophonius, très célèbre chez les Anciens, peut être considéré en effet comme l'un des plus parfaits symboles de l'inconscient.

Trophonius, roi d'une petite province et illustre architecte, construisit avec son frère, Agamède, le temple d'Apollon à Delphes. Le roi Hyrieus les ayant ensuite chargés de construire un édifice pour ses trésors, ils ouvrirent un passage secret pour voler ses richesses ; s'en étant aperçu, Hyrieus tendit un piège et Agamède fut pris. Ne pouvant le dégager et ne voulant pas être reconnu par les traits du visage de son frère, Trophonius lui trancha la tête pour l'emporter avec lui. Mais il fut aussitôt englouti dans les entrailles de la terre. Des années plus tard, la Pythie, consultée pour mettre fin à une terrible sécheresse, recommande de s'adresser à Trophonius, dont elle indique le séjour dans un antre au fond d'un bois. La réponse du roi-architecte fut favorable et, dès lors, le lieu de l'oracle fut des plus fréquentés. Mais on ne pouvait le consulter qu'à travers d'effrayantes épreuves. Une suite de vestibules souterrains et de grottes conduisait à l'entrée d'une caverne, qui s'ouvrait comme un trou, d'une ouverture très étroite. Il y introduisait les pieds, le corps y passait à grand peine ; ensuite, c'était la chute rapide et précipitée au fond de l'antre. Il en revenait la tête en bas, les pieds en l'air, remonté très rapidement aussi par une machine invisible. Pendant toute la course, il tenait en mains des gâteaux de miel, qui l'empêchaient de toucher à la machine et lui permettaient d'apaiser les serpents infestant les lieux. Le séjour dans l'antre pouvait durer un jour et une nuit; les incrédules ne revoyaient plus le jour. Les croyants entendaient parfois l'oracle ; revenus à la surface, ils étaient assis sur un siège nommé Mnémosyne (déesse de la mémoire), ils évoquaient les terribles impressions ressenties, dont ils resteraient frappés toute leur vie. On disait couramment des personnes graves et tristes : elle a consulté l'oracle de Trophonius

Le complexe de Trophonius, qui tua son frère pour ne pas être reconnu coupable, est celui des personnes qui renient les réalités de leur passé, pour étouffer en elles un sentiment de culpabilité ; mais le passé inscrit au fond de leur être ne disparaît pas pour autant ; il continue de les tourmenter, sous toutes sortes de métamorphoses (serpents etc.) jusqu'au moment où elles acceptent de le ramener à la lumière du jour, de le sortir de l'antre et de le reconnaître comme leur appartenant. La caverne symbolise l'exploration du moi intérieur, et plus particulièrement du moi primitif, refoulé dans les profondeurs de l'inconscient. Malgré les différences évidentes qui les séparent, on peut rapprocher du fratricide de Trophonius celui de Caïn tuant Abel. La trace immémoriale du meurtre hante l'inconscient et s'illustre par l'image d'une caverne.